Les pleutres

Michel David
Le Devoir, Édition du samedi 13 et du dimanche 14 novembre 2004

Personne n'aime la fourberie. Le tour de passe-passe du ministre de l'Éducation, Pierre Reid, qui a diminué de 100 millions de dollars les bourses accordées aux étudiants et augmenté les prêts d'autant, ne pouvait que provoquer la colère des associations étudiantes.

Il ne faut toutefois se faire aucune illusion: tout alourdissement du fardeau financier imposé aux étudiants, que ce soit par la porte d'en arrière ou celle d'en avant, sera aussi mal accueilli. Dès lors, aussi bien jouer franc jeu.

Ce serait faire injure à M. Reid de croire qu'il s'est sincèrement converti à l'idée d'un gel des droits de scolarité, qu'il jugeait «irresponsable» à l'époque où il présidait aux destinées de l'Université de Sherbrooke.

À la décharge du ministre de l'Éducation, il faut dire que la promesse libérale de maintenir le gel décrété en 1994 pour toute la durée d'un premier mandat de gouvernement était antérieure à son entrée en politique.

Ayons l'indulgence, pour ne pas dire la candeur, de supposer que M. Reid n'avait pas bien lu le programme de son parti avant d'accepter d'en défendre les couleurs. On voit cependant mal comment, durant un deuxième mandat, il pourrait cautionner l'irresponsabilité qu'il dénonçait jadis.

Certains se demandent plutôt comment le PLQ en général et le premier ministre Jean Charest en particulier pourraient bien souhaiter qu'il sollicite un deuxième mandat, mais c'est là une autre question.

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Il serait injuste de blâmer les étudiants de défendre le maintien du gel comme s'il s'agissait d'un droit fondamental. Tous les groupes de la société présentent les avantages dont ils bénéficient comme un facteur de progrès. Il arrive même qu'ils le croient vraiment.

Les associations étudiantes ont généralement des leaders éloquents qui font l'envie des partis politiques. Dans un débat avec l'actuel président de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), Pier-André Bouchard, je ne parierais pas sur M. Reid.

Il appartient cependant aux gouvernements de faire les arbitrages qui s'imposent. Au Forum des générations, le président de la Caisse de dépôt, Henri-Paul Rousseau, a dit tout haut ce que presque tout le monde pense en dehors du monde étudiant: dans le contexte canadien et nord-américain, le bas niveau des droits de scolarité au Québec devient franchement «ridicule».

Même la présidente de la Commission jeunesse du PLQ, Stéphanie Trudeau, l'a reconnu l'an dernier, lors de sa comparution devant la commission parlementaire chargée d'examiner le financement des universités: «Il faut faire preuve de réalisme et demander aux étudiants de payer leur part du coût de leurs études [...]. Il faut enlever nos lunettes roses et faire preuve de lucidité.»

Que le gel soit reconduit année après année depuis dix ans témoigne sans doute de l'efficacité du lobby étudiant mais surtout de la pleutrerie des partis politiques qui cèdent à ses pressions. Personne ne nie que l'éducation soit un bon investissement pour une société et qu'elle doit être une priorité au Québec, mais il serait ridicule de croire qu'on y accorde moins d'importance dans le reste du pays, où il en coûte au moins deux fois plus cher pour fréquenter l'université.

M. Reid a peut-être joué un tour pendable aux étudiants qui doivent compter sur l'aide de l'État, mais il faut s'attendre à d'autres entourloupettes de ce genre tant que les droits de scolarité n'augmenteront pas. Les collègues du ministre de l'Éducation n'accepteront pas de voir leurs propres budgets amputés pour compenser les effets d'un gel qu'il juge lui-même irresponsable.

Entre-temps, les 60 % d'étudiants qui n'ont pas à contracter de prêts continueront de voir leur fardeau financier s'alléger, dans la mesure où le gel équivaut à une diminution en termes réels.

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Il suffirait que les trois partis politiques représentés à l'Assemblée nationale fassent front commun pour que cesse l'espèce de chantage auxquels ils sont soumis à la veille de chaque élection générale.

À l'heure actuelle, seule l'ADQ propose ouvertement le dégel des droits de scolarité et leur indexation au coût de la vie. Au train où vont les choses, elle risque encore une fois de faire cavalier seul.

Le document de réflexion que la commission politique du PLQ a préparé à l'intention des délégués au congrès des 19, 20 et 21 novembre prochains pose très clairement le problème: «Après plus d'une décennie de gel des frais de scolarité, les universités, dont les coûts de fonctionnement augmentent sans cesse, crient à l'étouffement.»

On laisse cependant aux militants le soin de tirer la conclusion qui semble s'imposer en leur renvoyant courageusement la question: «Quelles sont les pistes de solutions pour mieux soutenir le financement des universités?» Ils pourraient répondre: «Vous le savez parfaitement.»

La direction du PLQ le sait tellement que Jean Charest prônait lui-même l'indexation avant les élections de 1998, que les libéraux ont perdues, avant de se convertir au gel à la veille des élections de 2003... qu'ils ont gagnées.

Il ne faut surtout pas compter sur le PQ pour prendre le taureau par les cornes. En 2003, sa plate-forme électorale prévoyait aussi le maintien du gel. Le nouveau projet de programme présenté par l'exécutif du parti se complaît dans les lieux communs. On y propose «d'accorder une priorité d'investissement de l'État dans l'éducation» et «d'améliorer et d'inciter l'accès aux études supérieures».

Les seules propositions soumises par les instances qu'on retrouve dans le cahier d'amendements présenté aux associations de circonscription portent sur le maintien du gel. Remarquez, ce ne serait que temporaire: dans un Québec souverain, on propose que les droits de scolarité soient carrément abolis. Le PQ a bien droit à son eldorado, lui aussi!

mdavid@ledevoir.com