La rentrée du professeur Tournesol ?

Le Soleil
Éditorial, mardi, 24 août 2004, p. A15

Actualité commentée

La rentrée du professeur Tournesol ?

Samson, J.-Jacques
La rentrée dans les collèges et les universités s'effectue dans un climat d'inquiétudes et de récriminations fort compréhensible, tant chez les étudiants que les professeurs et autres employés de ces institutions. Le ministre de l'Éducation, Pierre Reid, pourtant un ex-doyen de l'Université de Sherbrooke, a semé la pagaille, sinon la tempête. Après 16 mois dans ses fonctions, les Québécois sont en droit de se demander s'il a une vision d'ensemble de l'organisation du système de l'éducation au Québec, de la philosophie qui devrait l'animer et des correctifs à apporter au fonctionnement actuel. En langage populaire, personne ne sait où ce professeur Tournesol s'en va avec ses skis !

À l'été 2003, le ministre Reid a réussi à désamorcer la mobilisation que tentaient les associations étudiantes. Ces dernières n'avaient alors pas beaucoup de crédibilité : elles cherchaient à pousser les étudiants vers des moyens de pression et des grèves que l'on pourrait qualifier de préventives, en prêtant de mauvaises intentions au gouvernement Charest sur une hausse appréhendée des frais de scolarité et une baisse du support financier aux étudiants.

La rentrée 2004 s'effectue dans un cadre bien différent et beaucoup plus menaçant. Le gel des frais de scolarité a été maintenu. Une enveloppe de 64 millions $ alloués en bourses aux étudiants a par contre été convertie en prêts, en avril 2004. Il est vrai que notre système de prêts et bourses est le plus généreux mais il s'agit néanmoins d'une très mauvaise décision, consécutive à un manque de colonne vertébrale politique. Quarante-cinq pour cent des étudiants ont besoin au moins de prêts pour compléter un premier cycle universitaire. Ceux-ci accumulent en moyenne 19 500 $ de dettes pendant leur baccalauréat. Le gouvernement Charest fait porter ses contraintes budgétaires par ces seuls étudiants, moins bien nantis, plutôt que de les répartir sur l'ensemble de la clientèle par une hausse des frais de scolarité qui serait tout à fait justifiable.

Pendant ce temps, les universités québécoises demeurent bien sûr aussi sous-financées qu'elles l'étaient.

Au niveau collégial, le ministre a tenu en juin un forum sur l'avenir des collèges mais toutes les parties intéressées ont été laissées dans un flou artistique sur la mission des cégeps, l'arrimage entre les secteurs professionnel au secondaire et technique au collégial, et le développement d'une offre de programmes propres à chaque collège. Le président de la Centrale des syndicats du Québec, Réjean Parent, m'a bien résumé dans une formule lapidaire mais sur un ton très posé toute l'incertitude qui règne dans l'univers des collèges : "on demande juste au ministre d'être ministre !" Ce questionnement public improvisé, non encadré, sur la valeur de leur travail et de leurs études, est effectivement démotivant tant pour les professionnels de ce milieu que pour les étudiants. La survie même des cégeps a été plusieurs fois remise en question. Il ne faut pas enterrer ce débat comme tant d'autres par crainte de faire des vagues, mais il doit cependant être mené de façon articulée, en comparant sans ménagement nos cégeps à d'autres modèles, et non seulement sur la base du financement mais d'abord de la qualité de la formation offerte.

Ces interrogations sur la nature et l'avenir des collèges émergent aussi, et ce n'est sans doute pas un hasard, en parallèle des négociations pour le renouvellement des conventions collectives de tous les salariés du réseau. Le dépôt patronal de l'hiver dernier comportait des demandes importantes relatives à la flexibilité et à la mobilité des salariés et à une décentralisation administrative plus poussée, qui ont provoqué un braquage dans les rangs syndicaux. La médiation a été demandée le printemps dernier et la CSQ n'attendra pas les autres centrales pour entreprendre des moyens d'action particuliers à son champ d'intervention. M. Parent entrevoit une mobilisation très rapide des membres du réseau collégial à compter de cette semaine.

Du côté de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), la "priorité absolue" est donnée à la révision du cadre réglementaire des prêts et bourses qui a fait perdre 64 millions $ en bourses aux étudiants et permis de réduire le budget total d'un autre 40 millions $. Les étudiants doivent aussi se dépêtrer avec des allocations temporaires de support de 1500 $ pour les universitaires qui en sont à leur première demande et de 750 $ au niveau collégial, en raison d'un fouillis administratif au ministère.

Pier-André Bouchard-St-Amant, le président de la FEUQ parle d'une véritable crise. Les associations étudiantes se sont bien gardées cette année cependant de partir en rangs désorganisés et de multiplier les coups de gueule. Elles font campagne auprès des députés et ministres pour se gagner des appuis au sein du caucus libéral et du Conseil des ministres ; elles additionnent les alliés chez les éditorialistes et autres commentateurs. Elles montent méthodiquement un large mouvement de fond plutôt que de seulement organiser des manifestations et une grève. Elles soumettront à Jean Charest une porte de sortie lui permettant de réviser cette décision tout en sauvant la face et en recouvrant les 104 millions $ recherchés. Les gestes d'éclat viendront en septembre si nécessaire.

Le leader étudiant cible lui aussi Pierre Reid, "ce ministre qui n'est pas un véritable décideur dans le gouvernement Charest au plan budgétaire, qui a semé la cacophonie dans le monde de l'éducation et a encouragé le cannibalisme entre les réseaux du secteur !"

L'automne 2004 sera la saison des idées pour le ministre Pierre Reid. Il a en effet intérêt à en développer très vite quelques-unes, sans quoi la rentrée mènera à sa sortie, tellement la perte de confiance est étendue.

JJSamson@lesoleil.com